Fès : la rue des rémouleurs

Alex Gulphe, graphiste et photographe, lecteur régulier de notre blog et éditeur du site L’ATELIER DE VIRGINIA PEARL  (lien direct) nous a fait parvenir une photo et un texte relatifs aux rémouleurs de Fès, complétant en cela notre article MAROC-1939 du 9 décembre 2008. Nous le remercions vivement pour sa contribution.
Photo : artisan-rémouleur – Maroc, Fès el Bali, la Médina, à proximité de la medersa ech Cherratine. 2006-11-18 15:48:37.  © Alex Gulphe 2006.

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La très culturelle et très spirituelle Fès (1) déroute le voyageur formé aux repères orthonormés des modernes cités occidentales. Située à moins de 100 km au nord du Moyen Atlas qui lui donne sa fertilité, la ville se compose de trois vastes « corps » : Fès el Bali, La vieille ville, médina (2) fondée dès le 8e siècle, en même temps que le Maroc par Idris Ier (3) qui en fait sa capitale (4) ; Fès el Jédid, La nouvelle Fès, accolée au 13e siècle, alors que la ville perd son statut politique au profit de Marrakech ; et La ville nouvelle, bâtie à l’européenne, vestige des temps de Lyautey (5) et du Protectorat français (6) qui transplanteront définitivement le cœur politique et administratif du Maroc (7) à Rabat.

Ville organique, ville impériale, ville paradoxale.

Fès la vivante poursuit encore et maintenant ses mutations : expansion par ajout de quartiers périphériques poussés par des projets d’investissements immobiliers ; renouvellement par effacement de la présence française et reconstruction d’immeubles de résidences ou d’activités comme pour affirmer l’appartenance à un « monde arabe » nouveau  ; préservation par restauration de ses cœurs primordiaux sous couvert de l’Unesco (8) et de son programme de Patrimoine mondial ; (9) enfin, conservation par rénovation de ses dars (10) et de ses riads (11) pour satisfaire les désirs touristiques de garder le pittoresque et la trace des modes d’existence révolus à nos vies.

Ainsi, Fès est la ville idéale pour observer l’avenir.

Sur l’emplacement qui a vu naître la ville, entre l’oued Fès qui alimente en eau le quartier des tanneurs et la porte Bab Sid El Aouad qui ouvre la médina sur « les commerces extérieurs », la ruelle est tout entière affairée à redresser le fil et le tranchant des lames et des couteaux des artisans voisins. Sur les quelques mètres en bosse, plusieurs échoppes ouvertes montrent et font la publicité du savoir-faire des ouvriers rémouleurs qui du pied et de la main échauffent le métal et donnent à l’air une odeur âcre et acide.

La géographie humaine et ses manières de faire pont entre l’Histoire et le présent des hommes : à ce jour, Fès el Bali a conservé l’organisation de sa médina comme elle l’était à son Moyen Âge. D’apparence labyrinthique, comme si son développement avait été du seul fait de l’esprit fantasque de ses habitants, elle propose bientôt un plan dont le trait apparaît plus humain que géométrique, l’évocation d’un monde où le transport des biens et des personnes prenait le temps, le souvenir d’une société pour qui l’étude, le savoir et la contemplation étaient fondamentaux.
Ceinturée par un rempart protecteur et constituée d’un ensemble de quartiers chacun possédant mosquée, medersa, fontaine et four à pain et capable en situation de crise de se refermer sur lui-même, la médina s’étale en une multitude de rues et de ruelles parfois aussi étroites qu’un homme de profil et hautes qu’un homme accroupi. De cette structure agissant comme autant de cellules autonomes aptes à offrir une sécurité quasi inviolable à leurs occupants, s’ajoute une dimension sociale et sociologique : la topologie des voies de circulation élaborée du plus grand au plus petit, du plus large au plus étroit, de l’intérieur vers l’extérieur symbolise les passages de la sphère publique à la sphère privée, du cadre professionnel à l’espace intime, du centre de la cité vers le reste du monde.

Il reste à savoir ce que La vieille ville saura conserver de ce schéma lentement élaboré et quelle capacité elle aura à supporter son entrée dans un monde globalisant les modes et les moyens de consommation, les appétits spéculatifs et le déplacement de l’espace privé dans l’espace médiatique.
Il reste à savoir si notre goût de l’authentique, nos habitudes de télé-spectateur avide d’absorber le vivant en guise d’expérience, ne viendront pas à bout de ce patrimoine préservé.
Il reste à savoir si nous aurons l’intelligence de proposer pour accompagner ce que nous nommons « les fruits du progrès », nos constats parfois amères.

Alex Gulphe, le 19 janvier 2009
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  1. Histoire de la ville de Fès sous la dynastie des Idrissides
    À propos de la ville de Fès
  2. À propos des médinas
  3. À propos de Idris 1er
  4. À propos de l’art mérinide et hafside
  5. À propos d’Hubert Lyautey
    Biographie d’Hubert Lyautey
  6. Histoire du protectorat français
    À propos du traité de Fès
  7. À propos du Maroc
    Le dossier Maroc
  8. Le portail de l’UNESCO
  9. À propos de l’unesco
  10. Dar (arabe), la maison.
  11. Riad (arabe), le jardin.
    Initialement un jardin clos, le mot est aujourd’hui associé aux maisons traditionnelles des médinas.
    Riad, le jardin devenu maison
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